LES FEMMES d'AVIGNON   2

Marie Robine

La confinée d’Avignon

    Marie d’Avignon ou Marie la Gasque, née dans une famille pauvre du Béarn, vint dans la cité papale  attirée par la réputation des miracles sur le tombeau de Pierre de Luxembourg, pour être guérie de sa paralysie d’un bras et d’un pied. Ce qui fut obtenu. Clément VII lui accorda une pension annuelle de 60 florins à partager avec son confesseur et une servante, et elle s’installa en tant que recluse dans le cimetière du Corps Saint près des restes du cardinal. Seule une fenêtre grillagée lui permettait d’échanger avec l’extérieur.

 

Elle commença à avoir des visions prophétiques qui convenaient fort à Benoit XIII, l’anti-pape obstiné. Marie de Blois, comtesse de Provence, conforta la « Visionnaire d’Avignon » qui se rendit à Paris pour rencontrer la reine Isabeau de Bavière. Or l’Assemblée générale de l’Église de France qui devait débattre de la papauté d’Avignon afin de mettre fin au schisme lui interdit formellement d’y assister. L’Assemblée opta pour la « voie de cession » obligeant les deux papes à démissionner, ce que refusa Benoît XIII. Au retour de Marie en 1399, il ne lui accorda pas audience. Ses visions fantasmagoriques se multiplièrent, condamnant Benoit XIII comme le roi de France Charles VI (devenu fou, la régence était assurée par Philippe le Hardi).

 

Elle se retira dans sa cellule du cimetière et y mourut le 16 novembre.

Illustration représentant Colette de Corbie, en Picardie,

recluse à la même époque.

    A la fin du Moyen-Âge la mystique féminine connaît un grand essor à partir des couvents. Les femmes entraînées dans le mysticisme pensent entretenir une relation privilégiée avec le Christ, revivent la passion, portent les stigmates, expérimentent des extases et rapportent des visions célestes ou prémonitoires.

 

La réclusion est un phénomène fréquent en ville, très souvent vécue par des femmes : prostituées repenties, veuves sans ressources, épouses maltraitées, et mystiques auto-proclamées. Elles se murent dans une cellule exiguë, se vouant à la prière, vivant de la charité publique. En effet les recluses dépendent entièrement de la collectivité. Elles ont besoin d’une servante, qui les ravitaille et nettoie le local. Avant d’être un exemple et un symbole, le reclus ou la recluse est un instrument de la pénitence et de la prière collective : il faut penser à la mort et au Jugement dernier, faire l’aumône, prier. Son sacrifice personnel doit servir à la communauté entière. Il ou elle ne s’exclut pas, mais au contraire, s’inclut dans la communauté des croyants.

Madeleine Lartessuti 

 

Une femme d’affaires : bijoux, armement et galères

L'arsenal de Marseille en 1584

     Dans la chapelle saint Martial du Palais des Papes on peut voir un graffiti de 1510 au nom de Joachim de Sauze, c'est à dire de Sade, lequel était capitaine du Palais et époux de Madeleine Lartessuti

 

Madeleine était l'un des enfants légitimés de Pons Lartessuti, célibataire, d’une vieille famille avignonnaise, et de Thore de Médicis, fille de Verio de Médicis, changeur à Avignon, séparée de son mari. Madeleine, née avant 1475, épousa en 1492 Joachim de Sade. Pons Lartessuti lui constituait une dot de mille écus d'or, accompagnée de vêtements et de joyaux.  Cependant quand elle rejoignit son mari à Rome, elle dut emprunter à sa belle-sœur Baroncelli 30 écus d'or en lui donnant en gage une bague d'or garnie d'un diamant qui sera reconnue « fausse et de nulle valeur ». Elle commença dès lors un commerce de bijoux et de médailles antiques ; le cardinal Julien de la Rovere, amoureux d’elle, lui fournit « une boîte pleine de joyaux et de pierres précieuses ".

Fort négligée à Rome par son mari, elle fut victime du vol par ses domestiques de pierres d'une valeur de 800 ducats d’or. S’étant enfuis en France, les voleurs offrirent des bijoux à la princesse d'Orange et à la duchesse de Nemours, qui les firent échapper à la prison…

Au cours d'un de ses séjours à Avignon, Joachim de Sade fut nommé capitaine ayant la garde du Palais et de sa porte d'entrée avec douze hommes fidèles et idoines du Palais. Il se fit alors remettre les vingt-sept clefs des portes du palais (et grava son nom dans la chapelle).

La rupture définitive entre les époux eut lieu quelques années plus tard, pour cause de  « mauvais traitements » de la part du mari  qui cessa d'habiter avec elle et de l’entretenir. Désireux de s’approprier  la dot de Madeleine, il l'obligea à signer une  transaction qu’elle accepta par crainte de son mari et la faiblesse naturelle à son sexe. Joachim de Sade devait être fort dépensier, car il emprunta de l’argent à Jacques de Baroncelli ; comme il n’honorait pas sa dette, il dut comparaître devant la Cour temporelle.

 

Madeleine Lartessuti s’installa à Marseille où elle commença à organiser tout une chaîne commerciale en Méditerranée. En 1516, François Ier, âgé de 21 ans, visita la ville. Elle mit alors ses navires à son service et serait par la même occasion devenue l’une de ses innombrables maitresses.

Elle se lia surtout avec Bernard d'Ornesan, baron de Saint Blancard, officier des galères, fait plus tard général et marquis des Iles d 'Or par François Ier. A ses côtés, Madeleine joua, pendant près de vingt ans, le rôle non seulement de compagne mais aussi de commanditaire et associée, directrice commerciale des armements et des prises, gagnant ainsi une place de premier plan dans le commerce et l'armement marseillais, au centre d’un réseau de marchands avignonnais qui commerçaient d’Espagne jusqu’à Alexandrie ; sans toutefois cesser de réclamer justice pour la transaction frauduleuse qui lui avait été arrachée par Joachim de Sade.  

 

En 1536, Ornesan ayant suivi le roi à Amboise, elle revint à Avignon, non sans craindre le ressentiment de son mari. Celui-ci accepta à condition qu'elle y vive honnêtement et honorablement, promettant de ne la molester ni inquiéter. Elle continua à s'occuper de ses affaires. Joachim de Sade mourut  en 1539.

Elle-même mourut en 1543 ; elle avait légué ses biens à l’hôpital sainte Marthe pour les « pauvres malades ». Elle fut inhumée dans le tombeau qu'elle avait fait édifier dans la chapelle saint Vincent Ferrier chez les Dominicains d'Avignon.

    Femme de tête qui sut défendre ses droits, vivre ses amours comme elle l’entendait et conquérir sa liberté au-delà des limites permises à son époque, Madeleine Lartessuti fait partie de ces femmes longtemps occultées par une Histoire écrite au masculin, et qui méritent d’être reconnues, fut-ce cinq siècles plus tard.

Catherine Bermon

Guérisseuse donc sorcière

     A la fin du XVIème siècle à Avignon, Catherine Bermon, âgée et borgne, épouse d’un muletier du quartier de la Banasterie, était une guérisseuse et sans doute aussi une sage-femme, seul recours des pauvres gens. Ses remèdes étaient constitués de plantes et d’herbes, tout un savoir ancestral, probablement accompagné d’incantations mystérieuses et de prières à des saints et saintes variés.

Au cours d’une recrudescence de procès en sorcellerie, peut-être dénoncée par jalousie ou vengeance elle fut accusée par les autorités religieuses d’être une sorcière. Torturée, elle refusa d’avouer toute implication du diable et de ses suppôts, et il se peut qu’elle échappât au bûcher.

Sorcières sages-femmes et infirmières

Les éditions du remue-ménage (1976)

    Dans le climat de violences et d’incertitudes des XVème et XVIème siècles, l’image du diable, jusque là peu présente, devient le Mal incarné et les traités de démonologie le concrétisent. Ce sont surtout les femmes, incarnation du péché originel, qui sont accusées de sorcellerie et d’adoration du démon. Les procès en sorcellerie se développent majoritairement entre les années 1560 et 1660.

La majorité des « sorcières » étaient en réalité des sages-femmes et des guérisseuses, plus généralement celles qui détenaient un savoir et par extension un certain pouvoir, qui connaissaient la pharmacopée et des pratiques médicinales ancestrales que les théologiens ne reconnaissaient pas et craignaient. Assimilées aux hérétiques, prétendument liées au Malin, elles devenaient des sorcières à chasser et éliminer. La chasse aux sorcières se fit en parallèle de la naissance de l'humanisme, de l'émergence de la raison et du monde rationnel moderne.

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