LES FEMMES d'AVIGNON   3

Juliana Morell

 

Surdouée et exploitée

    Née à Barcelone en 1594, très tôt orpheline de mère, elle étudia dès l’âge de quatre ans le latin, le grec et l’hébreu .

Accusé de meurtre, son père s'enfuit à Lyon avec elle. Elle y poursuivit ses études, philosophie, métaphysique, rhétorique, musique, droit canonique et civil. À l'âge de douze ans, elle parlait sept langues et défendait en public ses thèses summa cum laude sur l'éthique et la dialectique, que son père fit éditer et envoyer aux souveraines d’Europe.

 

Il s’installa à Avignon afin qu’elle puisse préparer un doctorat en droit, qu’elle soutint et obtint en 1608 devant le vice-légat Joseph Ferrier.

Surnommée « la doctoresse », exploitée par son père qui publiait chacun de ses écrits mais voulait la marier, emplie de doutes sur sa propre foi, elle entra chez les Dominicaines de sainte Praxède. Son père furieux refusant de la doter, le pape et le cardinal de Joyeuse vinrent à son aide. Elle entreprit la traduction des œuvres de Vincent Ferrier, accompagnée de commentaires savants, composa des poèmes latins en l’honneur de la Vierge, devint maîtresse des novices et prieure à trois reprises, fit agrandir le couvent saint Praxède.

Elle mourut en 1653 après une longue agonie.

     « Quatrième des Grâces et la dixième Muse », « Ange qui a publiquement enseigné toutes les sciences depuis les chaires d'enseignement et dans les écoles » selon Lope de Vega (poète espagnol contemporain de Juliana), elle fut la première femme à obtenir un diplôme universitaire. Le couvent était alors (et pour longtemps) le seul moyen d’échapper à un père tyrannique et un mariage qui lui aurait probablement ôté toute possibilité d’exercer ses capacités intellectuelles. On peut rêver à ce que celles-ci lui auraient permis de faire de nos jours !

Marguerite Bramereau

Mathématicienne en herbe

    Marguerite (de) Bramereau naquit en 1642 à Avignon, fille de Louise et  Jacques Bramereau, imprimeur de sa sainteté, de la ville & université. La famille comptait quatre générations d’imprimeurs, de 1590 à 1681.

 

Envoyée à dix ans chez les Ursulines de l’Isle sur la Sorgue, premier couvent ursulin construit en France, elle y fut « répétitrice », c'est-à-dire la meilleure élève chargée de faire réciter les leçons à ses compagnes. En se basant sur l’exemple des collèges jésuites, la Compagnie de sainte Ursule avait créé un système éducatif nouveau, en français, destiné aux filles : formation à la correspondance, au droit, à la comptabilité et aux tâches ménagères, cours de langue, de rhétorique, théâtre, musique, danse, dessin, broderie. « Les Meres Regentes auront un grand soing de bie(n) instruire leurs filles : & apres la crainte & amour de Dieu, qu’elles doivent graver en leur cœurs, elles les aprendro(n)t à bie(n) lire en Latin & en François, à escrire, conter, chiffrer à la plume, & aux gets, & leur apprendront toute sorte d’ouvrage & de mestiers ; afin que les pauvres puissent gaigner leur vie. » Les familles riches avaient accès à un internat payant, tandis que les familles plus pauvres bénéficiaient d'un externat gratuit. Le public visé était la bourgeoisie, dont la famille de Marguerite était un exemple : Jacques Bramereau, avec son statut d’imprimeur de la ville, était un bourgeois relativement aisé.

Marguerite revint chez ses parents deux ans plus tard avec un traité, Rudiment d’arithmétique, que son père et son frère, admiratifs, décidèrent aussitôt de publier, en ajoutant d'ailleurs une particule à Bramereau. L’adresse aux lecteurs rend hommage à l’éducation reçue par les « révérendes mères » et le contenu fait constamment référence aux Évangiles : les neuf nombres évoquent les chœurs des anges, l'auteure n’étant qu’un « petit zéro » ; le chiffre trente évoque les deniers de Judas, etc. Le traité tendait à ressembler à un « livre de raison », c'est-à-dire de comptes, que toute bonne ménagère se devait se tenir, et prenait comme exemples des transactions marchandes et les actions de nobles personnages vendant leur blé ou répartissant des aumônes.

La jeune fille s’était promis de rédiger un ouvrage plus savant, mais on n’en a pas trace. Sans doute l’a-t-on mariée et le temps lui a manqué ?

 

 

   

    Marguerite Bramereau est l’une des deux seules Françaises à avoir publié un ouvrage de mathématiques au XVIIe siècle. Le fait qu’elle soit une fille, autant que sa jeunesse, à l’époque de la publication, fait de son traité une rareté. Les cercles académiques et aristocratiques des milieux savants acceptaient quelques femmes ; mais si l'une d'elles revendiquait sa maîtrise de la logique et des sciences et parlait du savoir des femmes, elle apparaissait comme pédante et trop masculine. A la même époque, des musiciennes furent dissuadées d'apprendre l'art de la fugue, jugé trop mathématique…

Diane Joannis marquise de Ganges

La belle assassinée

    Diane de Joannis de Chateaublanc, marquise de Castellane, naquit en 1635 à Avignon. Réputée être une arrière-petite-nièce de Nostradamus, orpheline de père, elle fut élevée par sa mère et son grand-père, Melchior Jacques de Joannis de Nochères, rue de la Bonneterie. Elle fut mariée à l'âge de 13 ans au  marquis Dominique de Castellane, qui l'emmena à Versailles. Surnommée « la belle Provençale », elle fut remarquée par le jeune Louis XIV et dansa avec lui. Mais, nommé gouverneur des galères royales, son mari se noya en Méditerranée en 1654.

La marquise se retira à Avignon. La reine Christine de Suède s’éprit d’elle lors de son passage dans la ville, et le duc de Candale, arbitre de l’élégance parisienne, lui fit la cour.  

 

Elle se remaria en 1658 avec Charles de Vissec de Latude, marquis et gouverneur de Ganges, baron des États de Languedoc, lieutenant du roi de la Finance du Languedoc, commandant du Fort Saint-André à Villeneuve-lès-Avignon. Ils habitaient place Pignotte et eurent deux enfants.

En 1663 à la mort de son grand-père, Diane devint la légataire de ses vastes biens. Le droit avignonnais lui laissant la maîtrise de sa fortune, elle la légua à ses enfants en déshéritant son mari, ce qui désavantageait ses beaux-frères, Henri dit l’Abbé et Bernardin le chevalier, qui vivaient aux crochets de leur frère aîné. Ceux-ci, furieux, l’obligèrent à vivre à Ganges, à l’écart des siens, et la harcelèrent pour qu’elle modifie son testament, ce qu’elle finit par faire. Prisonnière, maltraitée, elle redoutait avec raison d’être empoisonnée. Avec la complicité d'un prêtre, l'abbé Perrette, ses beaux-frères la contraignirent à avaler un breuvage brunâtre qu'elle vomit en se glissant dans la gorge une de ses nattes avant de sauter par la fenêtre de sa chambre et à se réfugier chez des amis. Ses assassins la poursuivirent et l'achèvent à coups d’épée devant témoins.

Elle mourut dix-neuf jours plus tard.

 

Bien que son mari fût alors absent et que Diane l’ait innocenté pour préserver l'honneur de ses enfants, il fut condamné au bannissement pour sa complicité passive et à la confiscation de ses biens. Rentré clandestinement dans les États pontificaux, il mourut à 99 ans.

L'abbé et le chevalier furent condamnés par contumace à être rompus vifs mais ils étaient introuvables. L'abbé Perrette envoyé aux galères, mourut rapidement. Henri enfui en Hollande se convertit au calvinisme et se maria. Le chevalier fut tué en Crète durant un siège contre les Turcs.

Alexandre, le fils de Diane, colonel de Dragons, baron des États de Languedoc, fut un ami du comte de Grignan, gendre de la marquise de Sévigné. Marie-Esprite la fille de Diane épousa en deuxièmes noces Paul de Fortia d'Urban, marquis de Fortia.

    L'assassinat de la marquise de Ganges provoqua une grande vague de compassion : le crime perpétré contre une femme réputée aussi belle que sage, appréciée du roi lui-même, était atroce, et entachait la réputation d’une ancienne et noble famille du Languedoc. Le destin tragique de la marquise de Ganges donna lieu à de multiples interprétations littéraires, théâtre, poèmes, romans, y compris par le marquis de Sade et Alexandre Dumas.

 

Elle illustre une facette de la condition des femmes à l'opposé de celle de Madeleine Lassertussi : impuissante à exercer ses droits et victime expiatoire de la violence masculine au sein de la famille qui aurait dû la protéger.

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