LES FEMMES d'AVIGNON   5

Jenny Manivet

Muse trop chaste

    Marie-Jeanne Manivet naquit en 1825, place des Trois Pilats, dans un milieu modeste : père maçon et mère ouvrière dans une filature de soie comme il y en avait tant. Marie-Jeanne, qui avait reçu une bonne éducation, devint demoiselle de compagnie au château de Font-Ségugne à Châteauneuf-de-Gadagne, dans la famille de Paul Giéra, l'un des sept primadié fondateurs du Félibrige.

C'est là que Théodore Aubanel, âgé de 21 ans, la rencontra en 1850, et la surnomma Jenny, Zani en provençal. Mistral la décrivit comme « une charmante fille au teint mat, avec des yeux de jais, brillants ». Bien qu'Aubanel et elle soient tombés amoureux, ils n'arrivèrent pas à s'avouer leurs sentiments et quatre ans plus tard Jenny entra au couvent des Filles de la Charité. Aubanel lui même étant un catholique fervent, il renonça à l’en empêcher et transforma son chagrin en passion littéraire. Il publia en 1860 un recueil de poèmes, La mióugrano entreduberto, La grenade entr'ouverte, qui célébrait son amour désespéré pour Jenny. L’accueil du monde littéraire fut enthousiaste, tandis que le père et le frère aîné de la jeune femme tentèrent d’interdire le recueil qui, de toute façon, fut mis à l'index par les catholiques avignonnais outrés. Aubanel en fut très affecté, d’autant que l'imprimerie familiale liée à l'archevêché d'Avignon se trouvait impliquée.

Si la vie amoureuse de Jenny fut d'une rare platitude, sa carrière religieuse fut mouvementée. Elle changea trois fois de nom et dix-huit fois d’affectation, de la Loire à Paris, de Moldavie à Bordeaux. Elle mourut en 1887. Aubanel, bien que s’étant marié, resta inconsolable d’avoir perdu cette jeune fille « bonne, douce, chaste et pure comme une aube ».

    Un amour partagé mais resté inexprimé, une timidité probablement maladive des deux côtés, une pudibonderie excessive, le poids d’une religion étouffante prônant sans relâche le goût du sacrifice, voilà les ingrédients pour passer à côté de ce que la vie avait à offrir à ces deux jeunes gens. Il en demeure des poèmes dont la sensualité supposée paraît bien innocente de nos jours…

Plaque commémorative

rue sainte Catherine

Cécile Brunet

Hôtesse généreuse et amie des poètes

    Cécile Renard naquit en 1831 rue du Vieux Sextier, ses parents tenant un magasin de tissus. A 16 ans, elle épousa son voisin, Jean Brunet, peintre décorateur puis antiquaire rue des Fourbisseurs, et membre fondateur du Félibrige. Ils eurent la douleur de perdre leurs trois premiers enfants mais Louis, né en 1855, vécut.

Théodore Aubanel était un ami du couple, de même que Stéphane Mallarmé, venu consulter le docteur Béchet pour ses problèmes de santé. Il se montrait très intéressé par le mouvement poétique provençal. Cécile Brunet devint même la deuxième marraine de sa fille Geneviève. En 1865, il lui dédicaça son poème  Sainte , plus tard mis en musique par Ravel.

 

C’est en 1867 que les Brunet hébergèrent Víctor Balaguer, poète et chef du parti libéral catalan et franc-maçon comme Jean, lors de son exil.

Poète mélancolique Jean Brunet avait  trouvé dans le Félibrige de quoi combler ses aspirations démocratiques. Mais, ruiné par sa générosité et la prodigalité du frère de Cécile, il tenta de se suicider avant de mourir à l’hôpital d’Avignon en 1894. Cécile, atteinte de paralysie, s’éteignit peu après.

Coiffe provençale

XIXème siècle

Ballade en l'honneur

de Madame Cécile Brunet

par Stéphane Mallarmé

 

Sainte

 

À la fenêtre recélant
Le santal vieux qui se dédore
De sa viole étincelant
Jadis avec flûte ou mandore,

 

Est la Sainte pâle, étalant
Le livre vieux qui se déplie
Du Magnificat ruisselant
Jadis selon vêpre et complie :

 

À ce vitrage d’ostensoir

Que frôle une harpe par l’Ange
Formée avec son vol du soir
Pour la délicate phalange

 

Du doigt que, sans le vieux santal
Ni le vieux livre, elle balance
Sur le plumage instrumental,
Musicienne du silence.

    Au cœur d’Avignon la vie modeste, non exempte de chagrins mais éclairée par une belle entente avec un époux humaniste, une grande générosité et la fréquentation exaltante des poètes, fait de Cécile Brunet, dont le visage et l’influence resteront dans l’ombre, une femme particulièrement attachante.

Noémie Mossé

Fille de rabbin et poétesse

    Noémie Mossé, née en 1860, fille du rabbin d’Avignon, perdit sa mère un an plus tard, et eut cinq demi-sœurs issues du remariage de son père. Elle obtint son Brevet supérieur à 18 ans et devint institutrice dans le « pensionnat des demoiselles israélites de mesdames Mossé » dirigé par son père dans le quartier Monclar. Un rabbinat nouveau avait été créé à Avignon en 1859 (comprenant aussi Carpentras, Cavaillon, Orange et l’Isle sur la Sorgue), avec Benjamin Mossé à sa tête. La population juive d’Avignon ne comptait que 150 personnes environ à la fin du XIXème siècle ; beaucoup étaient marchands de tissus et de « nouveautés ».

 

Benjamin Mossé, républicain et progressiste, était le fondateur d’une revue, La famille de Jacob et l’auteur de nombreux ouvrages sur le judaïsme, prônant une plus grande participation des femmes. Il y publia les poèmes de Noémie célébrant la nature et ses articles retraçant, sous forme romanesque, les us et coutumes, alors en voie de disparition, des Juifs de Provence.

Noémie épousa son cousin en 1883 et eut trois enfants. Elle s’établit avec sa famille à Marseille, où elle mourut en 1953.

La synagogue d’Avignon,

aux portes de l’ancienne carrière,

reconstruite  par Joseph Auguste Joffroy en 1846 après l’incendie qui avait détruit celle de François Franque.

    Les « Juifs du Pape » formaient une organisation structurée de communautés avec un rituel particulier, parlaient un dialecte judéo-provençal et étaient obligés de résider dans des carrières (quartiers) bien délimitées et surpeuplées. Le rattachement à la France d'Avignon et du Comtat Venaissin les libérant de leurs multiples contraintes, ils devinrent citoyens français et prirent une part active dans la société.

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