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Petites histoires au sein de la grande Histoire...

Celle d'Avignon est riche en anecdotes, tragiques ou cocasses.

 

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Goûtez-moi ça !

     Poison, empoisonneurs, empoisonnements… il y a comme une psychose du poison à partir du XIVème siècle, même si la pratique n’est pas nouvelle. Les alchimistes italiens sont les premiers à réaliser des mélanges de plusieurs substances toxiques efficaces. De nombreux traités destinés à déjouer la menace diffusent alors conseils et précautions diverses, dont les auteurs sont d’accord : « Mieux vaut prévenir que guérir ».

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Gravure du XVème siècle

La plupart des empoisonnements se font par le biais de la vaisselle (qu’on protège en y accrochant des «pierres d’épreuve ») et de la nourriture, au point que certains redoutent de participer à des banquets. On préconise de manger, avant le repas, des châtaignes, des noix ou des figues pour modérer l’appétit et éviter de se jeter sur des aliments potentiellement empoisonnés.

La prévention passe par la surveillance des plats et boissons servis. Le médecin Cristoforo degli Onesti, au XIVème siècle, recommande de refuser toute nourriture ou boisson dont l’aspect, le goût ou l’odeur sont inhabituels. Il faut se méfier des plats trop sucrés, trop acides ou trop épicés. Le vin ne doit pas présenter de dépôt douteux.

On imagine la paranoïa qui s'ensuit chez les grands et les puissants... du moins qui se considéraient tels. La détection du poison entraine l’apparition de rituels de table et un cérémonial se met en place.

Laïcs comme ecclésiastiques de haut rang s’entourent de goûteurs, un métier risqué (les chiens, parfois les chats, peuvent servir de goûteurs occasionnels) et d’objets censés  révéler la présence de mets empoisonnés : salières enchâssées de pierres précieuses comme la topaze, l’émeraude, la crapaudine ou les quartz, réputées changer de couleur au contact du poison, telle la prase qui perd sa couleur vert poireau en présence de substances toxiques, et d’autres dont on peut mêler des éclats aux mets ; cornes de licorne ouvragées (en réalité de narval ou d’oryx) montées sur socle ; langues de serpent qui sont en fait des dents de requin fossilisées, censées suinter à proximité d’un poison, utilisées pour réaliser des manches de couteau et surtout des languiers. Pièces d’orfèvrerie d’une extrême richesse, les languiers en forme d’arbre de corail ou de chandelier  font office de talisman et affirment la puissance de l’hôte.

Corne de licorne soutenue par des têtes de bélier, artiste romain, 1660-1670, bois sculpté

et doré, défense en ivoire

Languier vers 1450, Argent doré, citrine,

dents de requins fossilisés,

Museum and Treasuryof the Teutonic Order, Vienne.

Le poison passe aisément de la table des princes à la table liturgique...

 

En 1304, des rumeurs prétendent que Benoit XI serait mort empoisonné par une jeune fille venue lui apporter une corbeille de figues au moment où il excommunie les auteurs de l’agression contre son prédécesseur par Philippe le Bel. Gaston de Foix offre à Clément V « une langue serpentine faite comme un manche de couteau» et en 1317, sa veuve, Marguerite de Foix, qui l’avait reprise, en fait cadeau à Jean XXII qui la remercie et précise que si quelqu’un s’avisait de la voler et refusait de la rendre, il serait excommunié. En outre, il fut très reconnaissant au roi de France Philippe V de lui avoir offert deux nouveaux languiers en or très fin, ornés de rubis, émeraudes et perles. En 1362 un traité de prévention, Sertum papale de venenis, est offert à Urbain V. Un marchand, Jean de Chypre, fournit deux « pierres serpentines » à Clément VII en 1391, et Benoît XIII  inspecte, peu après son élection, toutes les langues de serpent du trésor papal.

C’est dans le Grand Tinel, décoré de fresques par Matteo Giovannetti en 1345 et dont le plafond est tapissé de toiles bleues étoilées d’or, que se déroulent les festins prestigieux de la papauté. Lors des grandes réceptions, les murs couverts de fresques sont en outre tendus de draps d’or ou d’argent, et le pape prend place dans une cathèdre garnie de tentures et surmontée d'un dais, sur une estrade contre le mur sud, dominant les convives dont les tables longent les murs. De la vaisselle précieuse est disposée sur sa table et le maitre d'hôtel procède systématiquement à l'épreuve des mets au moyen de la proba (un languier par exemple) afin de déceler d'éventuels poisons.

Cependant la sorcellerie n’est pas loin. On peut empoisonner à distance par des statuettes de terre, les voultes,  représentant la victime, enfoncées dans les gorges de cadavres  réputés être eux-mêmes venimeux, et des figurines de cire piquées d'aiguilles...

Languier en corail, or et dents de requin

Une affaire d’empoisonnement mêlée de sorcellerie va toucher Jean XXII et connaître un grand retentissement.

Evêque se livrant à la simonie

Enluminure entre 1300 & 1324 - Toulouse (Bibliothèque d’Amiens métropole)

Hugues Géraud, évêque de Cahors de 1313 à 1317, coupable de malversations et de simonie, se sentant perdu décide de supprimer le pape. Le vicomte de Bruniquel se joint à lui. Hugues Géraud  recrute deux complices dans le palais pontifical, Pons de Vassal et Isarn d’Escodata, se procure du poison et des statuettes de cire : « Un juif baptisé leur promit de leur faire trois images à la ressemblance du pape habillé en forme de prêtre célébrant la messe et des deux cardinaux  reconnaissables à leurs chapeaux. Ils se procurèrent hors ville des crapauds, des lézards, des queues de rats, des araignées, et portèrent le tout chez un apothicaire ; ils lui dirent de bruler le tout et de le réduire en poudre ; puis ils donnèrent la liste des drogues. Il y avait de l’arsenic mêlé a du fiel de porc, du vif argent etc.  Le lendemain, ils se rendirent aux fourches patibulaires et coupèrent le clair de la jambe d’un pendu, des cheveux et des ongles. Ils ajoutent à leur funèbre récolte de la corde de pendu ramassée par terre et la queue d’un chien mort trouvé en revenant. » L’évêque Bernard Gasc bénit les figures de cire !

Hugues Géraud « s’entraîne » sur Jacques de Via, jeune cardinal d’Avignon et neveu préféré du pape. Il pique avec des stylets à pointe d’argent les images de cire avec la formule : « De même que je pique cette image, de même que le cardinal soit atteint dans son corps jusqu’à ce qu’il nous donne le paix avec le pape, sinon qu’il meure – Adjuro te imago » 

Puis les figurines de cire à l’effigie du pape et des cardinaux sont cachées dans des pains et confiées à des messagers, mais l’attitude étrange de ceux-ci éveille les soupçons de la police pontificale qui les appréhende. Hugues Géraud et ses complices sont arrêtés et interrogés au château de Noves, en secret pour que les noms des grands personnages impliqués dans le complot ne soient pas divulgués. Le pape nomme Pierre des Prés, dont « la prudence, la fidélité et l'expérience » seront reconnues, à la commission chargée de suivre l'enquête. Le procès est rapide. Sans subir la torture Hugues Géraud avoue avoir agi «  par bêtise pour conserver son épiscopat » ; mais sa première cible, Jacques de Via,  meurt pendant le procès.

Minutes du procès

Hugues Géraud est condamné pour magie, sacrilège et meurtre et livré au bras séculier. Après avoir été dégradé des marques de la cléricature, il est conduit au bûcher sur la place du palais. On lui «râcle les doigts et le crâne » et il est brûlé vif.

 

Certains de ses complices sont condamnés, d’autres ne seront pas inquiétés.

 

Jean XXII publie à la suite de cette tentative d'empoisonnement et d'envoûtement sur sa personne une bulle élargissant les droits des inquisiteurs, puis en 1326 la Super illius specula, assimilant la sorcellerie à l'hérésie.

Supplice d'Hugues Géraud

Jean XXII, né Jacques Duèze, mourut à 90 ans après 18 ans de pontificat, le plus long d’Avignon.

Quant au poison sous toutes ses formes... il aura encore de beaux jours devant lui.

Bibliographie

Renée Lefranc - A la table du pape d’Avignon

Abbé Michel CAMBON - De la cruelle destinée d'un évêque de Cahors au XIVème siècle

Mathieu Méras - Le Cardinal Pierre des Prés, Bulletin de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne, 1962

Alexandre Lafore - Les tables du pouvoir. Une histoire des repas de prestige

Procès d'Hugues Géraud dans le corpus juris canonici en 1540

https://parthenon1.tistory.com/6323667

http://coquillards.leforum.eu/t245-Le-languier.htm

https://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-.htm

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