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        Par Liliane, janvier 2022

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Musique !

La musique est l’un des arts les plus anciens au monde. Cependant jusqu’à une époque très récente, en écouter revenait à en jouer soi-même ou faire venir des musiciens. Elle était indissociable des cérémonies religieuses, nombreuses à Avignon. Et comment faisait-on, du temps des papes jusqu’à l’époque moderne, quand on avait envie d’un motet, d’un concerto, de trois pas de danse ?

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Chapelle saint Martial du Palais des Papes

       Quand la papauté s’installe à Avignon au début du XIVème siècle, un débat oppose les tenants de l’ars antica, la « vieille école » régissant la musique française, à l’ars nova, la polyphonie nouvelle. En 1325, le pape Jean XXII condamne la pratique de l'ars nova à l'église : il lui reproche l'utilisation de rythmes inédits et le mélange du latin et de la langue vulgaire.

Guillaume de Machaut - En face, partition du Kyrie de la Messe Notre-Dame

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Guillaume de Machaut

Or rapidement la Curie pontificale avignonnaise va s’apparenter à une société de cour, où s’inventent des cérémoniaux et des pratiques nouvelles,  en particulier dans le domaine de la musique. Benoît XII, élu pape en 1334, séduit par l’ars nova décide la fondation d’une «chapelle intrinsèque» destinée à assurer le service musical des cérémonies religieuses, ainsi que de l’office de maître de chapelle. La cour pontificale devient en quelques années l’un des principaux centres de la vie musicale occidentale. Vers 1360 Guillaume de Machaut compose la première messe complète d’ars nova, la Messe Notre-Dame, à quatre voix.

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Sous le pontificat de Clément VII (1378-1394) au début du Grand Schisme, les principaux musiciens de la cour sont Jean-Simon de Haspre, Mayhuet de Joan, Jean Haucourt et Johannes Ciconia, originaire de Liège, installé à Avignon et familier d'Aliénor de Comminges-Turenne, nièce de Clément VI.

 

C’est dès 1449 que Notre Dame des Doms possède un orgue, remplacé en 1474 par celui du

facteur d’orgue Jean Robelin de Troyes, puis par Jean Eustache de Marseille en 1676. A

saint Pierre, un orgue est mentionné en 1555. Elles furent détruites à la Révolution

comme les autres et toutes les orgues actuelles datent du XIXème siècle. Et il n’est pas rare

de voir voleter des anges musiciens dans les églises, un thème iconographique

très souvent repris.

Tout est prétexte à faire de la musique : en janvier 1493, la marquise de Saluces passe par Avignon avant de se rendre en Italie. Les consuls la reçoivent à l’Hôtel de Ville avec un beau bouquet, tandis que quatre trompettes et quatre « bons ménétriers » la régalent d’un concert (peut-être un peu tonitruant ?).

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Anges musiciens

à Saint Pierre

Le départ du pape et de sa cour est un bouleversement pour une ville alors en plein essor. La population chute de plus de la  moitié, même si Avignon demeure un centre de commerce important où s'exerce l'influence italienne. Le légat du pape est rarement présent et c'est son représentant, le vice-légat, qui devient de fait le gouverneur du Comtat.

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La confrérie sainte Cécile d’Avignon est fondée au XVIème siècle. Elle a son siège à Saint-Agricol, compte sept « officiers » élus et rassemble les chanteurs, instrumentistes et maîtres de musique de la cité.

 

Sainte Cécile, la patronne de la musique sacrée, des musiciens et des luthiers, martyrisée pour avoir embrassé la foi chrétienne et converti son époux après lui avoir fait respecter son vœu de virginité, aurait selon la « Légende dorée », entendu  une musique céleste en se rendant sur les lieux de son supplice ; ou bien elle aurait joué de l’orgue à son mariage.

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Sainte Cécile par Pierre Mignard

La musique baroque marque le XVIIème siècle par son art du contrepoint qui mêle des lignes mélodiques différentes. Suite de danses, cantates, concertos se jouent dans tous les lieux de divertissement, y compris chez soi, en famille et entre amis. A Avignon triomphe Nicolas Saboly (1614-1675, enterré à l'église Saint Pierre près de la chapelle des âmes du Purgatoire), prêtre, organiste et maître de chapelle, auteur de deux messes polyphoniques et de nombreux «Noëls» en langue provençale, toujours représentés de nos jours.

Pour écouter quelques Noëls de Saboly, c'est ici : https://www.youtube.com/watch?v=w0YhIRTGiLE&list=RDw0YhIRTGiLE&start_radio=1

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Buste de Nicolas Saboly

et partition de Noëls

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Jean Joseph Mouret

En 1682, Jean Joseph Mouret, le "musicien des Grâces", naît rue de l’Aigarden. Fils de musicien, il se consacre très jeune à cet art et aura une belle carrière à Paris, surintendant de la musique chez la duchesse du Maine, compositeur attitré de la Comédie italienne, auteur d’innombrables motets, cantates, musique de chambre. Mais atteint de folie, il mourra interné à l’hospice de Charenton. Pour l'écouter : https://www.youtube.com/watch?v=0PVlqfwvrfM

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Piere Gabriel  Buffardin

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Jean Philippe Rameau

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Musiciens militaires

Au XVIIIème siècle Avignon compte environ 400 musiciens et possède de nombreuses structures destinées à produire et faire écouter de la musique : cathédrale, églises, théâtre, salle de concert, municipalité, confréries, associations de « symphonistes »,  militaires - par exemple les chevau-légers du vice-légat - ce qui attire de nombreux musiciens, tels les violonistes Jean Baptiste Bigati ou André Clavel, la famille Fialon et celle des Hill d’origine anglaise.

Chaque défilé, procession, entrées solennelles de personnalités, donne lieu à un déploiement de musique, la plus bruyante possible semble-t-il : lors de l’arrivée en ville des ducs de Bourgogne et de Berry en mars 1701, les trompettes des chevau-légers sont accompagnées de fifres, tambours, hautbois, timbales…

 

A Avignon de très nombreux musiciens sont également artisans, principalement dans le domaine du textile. Ils sont en général installés au cœur de la ville afin de se déplacer plus facilement pour donner des leçons, participer à un mariage ou à une célébration religieuse. Cependant 9% des musiciens exerçant à Avignon sont étrangers aux États pontificaux.  Tous se déplacent souvent, au point d'être presque itinérants. Pierre Gabriel Buffardin, (Ecouter :https://www.youtube.com/watch?v=f-mGJuTYEsg) flûtiste virtuose, naît à Avignon mais fait carrière à la cour de Saxe, En revanche Jean-François Bouchet, formé à la psallette (école de musique liée à une église) de Notre-Dame des Doms, revient à la cathédrale de sa ville natale après une carrière itinérante, où il meurt en 1766.

 

En 1702, Jean-Philippe Rameau, âgé d’à peine 20 ans, le futur prolifique compositeur en particulier des Indes Galantes, est nommé mestre de musique intérimaire par le chapitre de Notre-Dame des Doms ; mais ses premières pièces ne plaisent guère et, dépité, il quitte Avignon pour Clermont où, peu de temps après, il devient maître organiste.

Les troupes pontificales stationnées à Avignon sont une armée de parade sous les ordres des vice-légats, cependant en faire partie constitue une source de prestige social non négligeable, car les soldats sont les représentants symboliques de la souveraineté pontificale. Le corps de musique à vent des chevau-légers est constitué de huit musiciens, dont des trompettistes de la famille Hill. Ils jouent également hors du cadre militaire, sans doute pour compléter leurs revenus.

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Chevau-légers

Les airs d'inspiration populaire et les musiques de cour s'influencent mutuellement. Les cantiques et les Noëls sont d’abord interprétés dans les foyers, le soir à la veillée. D’ailleurs en 1712 le diocèse recommande aux maîtres de musique des églises de veiller à ce que la composition de leurs chants « soit pure de toute inspiration profane et que les chants de Noël en langue provençale ne soient tolérés que le jour de la fête parce que adaptés aux fidèles les plus ignorants ». En effet les Noëls provençaux sont quelquefois devenus des chansons d'actualité satiriques…

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Aux XVII et XVIIIème siècle le bal, événement aussi bien populaire que bourgeois et aristocratique, est une occasion souvent renouvelée de jouer et jouir de la musique. Parmi les compositeurs avignonnais du XVIIIème siècle figurent Antoine Peyrol, maître menuisier et auteur de 41 Noëls parus en 1760;  Jean Claude Trial, né à Avignon en 1732, auteur de motets et de pièces pour violon ; son frère Antoine, spécialisé dans les rôles de paysans et de valets, nécessitant peu de voix mais des talents de comédien, donnera son nom à cet emploi : le « trial ».

Les musiciens – qu’ils soient organiste de cathédrale, chanteuse d’opéra, tambour militaire ou violoneux de quartier - se trouvent à tous les niveaux de la société, chez les laïcs comme chez les ecclésiastiques, animant les fêtes religieuses, aristocratiques et les noces des gens du peuple. Cependant, tout comme les peintres, ils sont souvent considérés comme de simples artisans, non des artistes à part entière.

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L’Église tient toujours une place prépondérante dans la vie musicale d’Avignon qui compte 78 églises et chapelles en 1791. Notre-Dame des Doms possède  un  corps de musique  avec trois chantres, un haute-contre, un basson, un joueur de basse de violon, l’organiste Joseph Bénézet Pilat et six enfants de chœur dirigés par le maître de musique Denis Armand, en place depuis 24 ans.

Cinq des sept collégiales possèdent une maîtrise. A Saint-Agricol, la plus renommée, le maître de musique est Jean Chapuy, qui dirige quatre enfants de chœur et au moins deux chantres appelés « locataires ». 

Auguste Dutuit - La répétition des enfants de chœur

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La maîtrise de la collégiale Saint-Pierre accueille deux enfants de chœur sous la houlette d’un maître de chapelle. La collégiale Saint-Didier est désignée en 1761 comme un lieu possédant « une bonne musique ». C’est la dernière église d'Avignon à posséder une psallette, qui éduque trois enfants de chœur. Saint-Didier entretient également quatre chantres locataires, dont le haute-contre Joseph Agricol Renaud, ainsi qu'un basson et une basse de violon.

Hors de ce contexte religieux,  rien n’empêche les Avignonnais de faire de la musique, même loin des fastes pontificaux ! C’est une composante constante des fêtes populaires. Les deux principaux instruments utilisés en Provence sont le galoubet et le tambourin dont on joue aussi pendant les processions religieuses, car ils ont le droit d’entrer à l’église, que profanes.
Le galoubet est une sorte de flûte également appelée « flatutet » en bois d’olivier, d’amandier ou de buis, en os, en roseau ou même en ivoire, percé de trois trous. Le tambourinaïre en joue de la main gauche tandis que la main droite bat du tambourin, son complément indissociable.

C’est un tambour de soixante-dix centimètres de hauteur, porté par un baudrier, en bois de noyer ou de hêtre, aux extrémités recouvertes d’une peau de veau mort-né d’un côté, de chevrette de l’autre, parfois aussi de peau de chien, frappée par la masseto. Ils font partie de toutes les fêtes.

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Tambourinaire lors de la messe en provençal de février 2020 à la chapelle des Pénitents gris.

Lutrins, livres de chant  et pupitres à musique dans les couvents des Grands Capucins, des Célestins et des Dames du Verbe incarné signifient une pratique musicale active chez les moines et moniales. Les couvents des Carmes et des Cordeliers, les collèges de Saint-Martial et de Saint-Nicolas-d'Annecy bénéficient d’orgues et d’organistes attitrés.

La confrérie des Pénitents violets abrite un chœur de dix à quinze chanteurs, regroupant souvent des membres de la même famille.

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Un orchestre est créé à Avignon à la fin du XVIIIème siècle et un premier théâtre construit en 1825, place de l’Horloge sur les ruines de l’abbaye des Bénédictines de saint Laurent. Détruit dans un incendie en 1846, il est aussitôt reconstruit sur les plans de Théodore Charpentier et de Léon Feuchère.

 

Au cours du XIXème  siècle, la ville connaît un développement musical lyrique et symphonique avec la création de sociétés de concert et de musique de chambre, de chorales, et du Conservatoire de Musique en 1858. De nombreux compositeurs séjournent à Avignon, entre autres Vincent d'Indy, Franz Liszt, Félicien David : celui-ci voyage avec un piano renforcé qui l’accompagnera jusqu’à Jérusalem et en Egypte, en compagnie d’un groupe de saint-simoniens mais la ville les accueille fort mal et ils se retrouvent en butte à l’hostilité d’adversaires fanatiques de leur doctrine.

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Félciien David

"Grand bal donné par M. Demain, maire d'Avignon", selon la légende,

apparemment à l'Hôtel de Ville.
Ne s'agirait-il pas plutôt de Jean du Demaine, maire de 1874 à 1878 ?

Doc. Archives municipales

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Georges Aubanel

N’oublions pas les défilés entraînés par la musique militaire du 7ème Régiment du Génie, que les Avignonnais apprécient particulièrement.

A Avignon naît en 1896 le compositeur Georges Aubanel (mort en 1978), petit-cousin du poète Théodore Aubanel de la célèbre famille d'imprimeurs,

 

L’histoire de l’Opéra fera l’objet d’un prochain article.

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Les allées de l'Oulle un jour de musique militaire.

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Cour de chant pour jeunes filles de bonne famille au cours Fénelon,

début XXème siècle

Pour finir, comment ne pas mentionner l’une des chansons les plus célèbres du monde ? On n’en connaît ni l’auteur ni l’origine, sinon qu’elle remonte au XVème siècle et fut popularisée en 1853 par le compositeur Adolphe Adam. On peut lui ajouter tous les métiers qu’on voudra !

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Refrain :

Sur le pont d'Avignon,
On y danse, on y danse,
Sur le pont d'Avignon
On y danse tous en rond.

 

Les belles dames font comme ça
Et puis encore comme ça.

refrain

Les messieurs font comme ça
Et puis encore comme ça.

refrain

Les jardiniers font comm' ça
Et puis encore comm' ça

refrain

Les couturiers font comm' ça
Et puis encore comm' ça

refrain

Les vignerons font comm' ça
Et puis encore comm' ça

refrain

Les blanchisseuses font comm' ça
Et puis encore comm' ça

refrain

Les officiers font comme ça
Et puis encore comm' ça...

Bibliographie

Aurélien Gras - Les musiciens d’église à Avignon au XVIIIe siècle. Portrait et mobilité de groupe - Les Éditions Universitaires d'Avignon - Parution le 10 juin 2021

Aurélien Gras -  Équipe des EUA, "Les faiseurs de notes : être musicien en Provence au siècle des Lumières in Les Éditions Universitaires d'Avignon : carnet de recherche, 3 mai 2021

https://www.cairn.info/revue-histoire-urbaine-2017

https://books.openedition.org/psorbonne/3553?lang=fr

Étienne Anheim - Avignon au XIVe siècle

Revue d'Histoire du Théâtre • Numéro 67

Extraits musicaux : Asia&Curiosa

 < Femmes d'Avignon 7                                                                                          La Tarasque >

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